Suicide, subsistance et solidarité

Burdens, par Scott Alexander
Publié pour la première fois le 16 août sur slatestarcodex.com/2014/08/16/burdens/
Traduction de l’anglais : @contrelescarpe

Partie 1 : Suicide, subsistance et solidarité
Partie 2 : Les humains ne doivent rien à la société. Nous étions là avant.

Suicide, subsistance et solidarité

Dans la classification médicale, parmi les neuf critères de diagnostic d’un épisode dépressif majeur, le septième est un « sentiment de dévalorisation ou de culpabilité excessive ou inappropriée« .

Les spécialistes aiment débattre de l’importance relative de ces critères, mais j’ai toujours considéré celui-ci à part. Les gens dépriment pour de nombreuses raisons, mais ceux qui évoluent vers une volonté active de suicide, hors d’un simple appel à l’aide, expriment toujours la même chose : « Je sens que je suis une charge »

La dépression est pourtant une maladie du raisonnement, un échec à percevoir la réalité. Un de mes patients travaillait chez General Motors, et était l’inventeur de nombreux dispositifs de sécurité automobile. Il sauvait probablement quelques vies à chaque fois qu’il s’asseyait à son bureau, et il se sentait pourtant inutile, un fardeau, qui captait des ressources qui auraient été plus utiles à quelqu’un d’autre.

Dans ce genre de cas, une partie de la guérison passe souvent par un rappel à la réalité : on ne peut pas toujours faire confiance à son cerveau. Si votre cerveau vous dit que vous êtes un fardeau, il est possible que vous soyez un fardeau, mais il est aussi possible que votre cerveau se trompe. Il faut alors faire l’effort de constater votre erreur. Une fois cette étape cognitive franchie, il faut aussi que cette constatation s’actualise, ce qui commence par ne pas se donner la mort.

Aussi triste que soit sa disparition, le suicide de Robin Williams a été une aide pour moi. Ces derniers jours, j’ai essayé de faire comprendre ceci à mes patients dépressifs : Robin Williams a illuminé la vie de millions de gens, était vraiment quelqu’un de bien, et son cerveau continuait à lui dire qu’il ne méritait pas de continuer à vivre. Les cerveaux dépressifs sont rarement les meilleurs juges en la matière. Cette psychothérapie de soutien, de terrain, peut parfois aider les gens à se réorienter, et les médicaments prennent le relais.

Mais parfois, c’est plus compliqué. Je ne dis pas que personne n’est jamais un fardeau, mais beaucoup de mes patients n’ont jamais gagné d’Oscar ou inventé des automobiles plus sûres. Certaines personnes n’ont pas ce genre d’échappatoire.

Voici un autre patient, un jeune homme de 25 ans. Il a souffert de dommages cérébraux pendant son adolescence, qui ont conduit à un déficit cognitif et à un manque de contrôle émotionnel. Il n’arrive pas à garder un boulot, on lui a refusé plusieurs fois une allocation. Il survit sur quelques programmes d’aide sociale et des coups de main de la famille et des proches. On peut toujours imaginer un enchaînement de circonstances qui lui permettrait de s’en sortir, mais j’insulterais son intelligence en lui donnant cette assurance. Si demain il tente de se suicider parce qu’il estime être un fardeau pour la société, que vais-je lui dire ?

Il ne s’agit pas seulement des gens qui souffrent d’un handicap léger. Parfois c’est un penchant pour la bouteille, un senior un peu ralenti, ou juste quelqu’un qui manque des capacités cognitives nécessaires à avoir un emploi dans l’économie moderne. Ils estiment parfois retirer plus du système qu’ils n’y apportent, et ils ont peut être raison sur un plan financier.

Une des thérapies classiques dans ces cas est de mettre en avant l’amour que porte au patient ses proches, sa famille, ou son hamster, et leur tristesse s’il venait à disparaître. Faute de mieux, il m’est arrivé d’utiliser cette stratégie ; je l’ai utilisé à contre-coeur, et je m’en suis toujours senti coupable. J’estime qu’il s’agit d’un chantage émotionnel de la pire espèce. Je ne les ai pas aidé à vivre, je les ai juste culpabilisés suffisamment pour ne pas se donner la mort. « C’est vrai que vous êtes un fardeau pour la société, mais si vous disparaissez, ça sera pire encore ». Avec les félicitations de la Faculté.

Il y a un autre point de vue dont je n’ai pas souvent parlé, car très lié à ma façon de considérer la politique, et que je ne m’attends pas à être compris. Ce point de vue est le suivant :
Les humains ne doivent rien à la société. Nous étions là avant.

1 comment
  1. Personnellement, je pensais que ce sentiment de culpabilité était assez normal. Dans mon entourage, beaucoup de personnes vivent encore aux crochets de leurs parents alors qu’ils dépassent la quarantaine. Donc, je me suis dis que je ne deviendrais pas comme eux et je n’ose que rarement demander à mes parents de subvenir à tel ou tel besoin, si je peux le faire moi même.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *