Continued from: Suicide, subsistance et solidarité

Partie 1 : Suicide, subsistance et solidarité
Partie 2 : Les humains ne doivent rien à la société. Nous étions là avant.

Les humains ne doivent rien à la société. Nous étions là avant.

Si mon jeune patient, celui qui a pris un coup sur la tête, vivait à l’age de pierre [NdT : in the Environment of Evolutionary Adaptedness / environnement de l’adaptation évolutive, donc homo erectus à homo sapiens, avant l’apparition de l’agriculture et de l’élevage], entouré d’un nombre familier de proches [Dunbar’s number of people, moins de 150 personnes ce qui permet à chacun de connaître tout le monde], il n’aurait plus de problème.
Il serait peut être moins bon chasseur qu’un autre, mais il pourrait vivre de cueillettes.
Il aurait du mal avec les affaires de la tribu, mais il ne serait pas arrêté pour avoir fait une scène, il ne serait pas viré pour avoir insuffisamment flatté son patron, il ne serait pas forcé de vivre dans un petit appartement entouré de gens irritants. Il pourrait en revanche lui arriver de se retrouver dans une dispute et de prendre une lance dans les tripes. Dans ce cas, ses problèmes trouveraient une autre issue.

Sinon, il pourrait aussi s’installer dans un repli de terrain, vivre de racines et de baies, attraper un peu de gibier de temps en temps et participer aux rites tribaux comme les autres.

Mais la société est advenue, a bétonné les buissons, supprimé le gibier, rasé les terrains, et démodé les rites tribaux. La productivité a explosé, et la plupart des gens s’en sont trouvé mieux. Sauf ceux qui n’ont pas pu suivre.

(Si vous voyez rouge à l’analogie avec l’âge des cavernes, vous pouvez aussi l’imaginer comme docker au XIXe siècle, ou ouvrier paysan au XVIIIe siècle).

La société a grandi en détruisant systématiquement toutes ses structures de soutien, et les a remplacées par des choses pour lesquelles il n’a pas les compétences demandées. Qui oserait penser que la société ne lui doit rien quand il ne peut plus vivre par lui-même ? Il a en fait été exproprié de ses moyens de subsistance : un pouvoir supérieur les lui a retirés, au nom de raisons économiques justifiables, mais une compensation lui est bien dûe.

C’est aussi la base de mon soutien pour un revenu minimum garanti. Imaginez le niveau minimum d’employabilité monter au fil des années. Il y a quelque temps, vous pouviez encore être un peu lent, un peu extraverti, et avoir un vie correcte et joyeuse. Mais le niveau monte, et vous n’avez plus les aptitudes nécessaires à votre propre survie. Aujourd’hui aux USA, les gens qui ne sont pas diplômés du supérieur [college degree] – ce qui n’est pas une formalité – survivent de peu, et c’est un phénomène nouveau. Et une part croissante des diplômés du supérieur n’auront plus d’utilité pour la société au fil des années. Et ainsi de suite, jusqu’à ce que tout le monde soit un fardeau.

Au moment où je deviendrais un fardeau – si je ne le suis pas déjà, car si pour l’instant le système continue à me procurer des moyens, il n’a pas forcément raison de le faire – et je le deviendrais sûrement un jour, j’aimerais que tout le monde comprenne bien que nous étions là en premier, et que la société ne peut pas nous démoder sans nous devoir réparation.

Une fois rendus là, nous aurons besoin d’estimer notre propre valeur sur la base d’autre chose que notre « contribution nette » au sens habituel. Je pense effectivement que contribuer est un objectif méritoire, et qu’il convient de le valoriser pour éviter les parasites. Mais notre contribution devient anecdotique, et beaucoup de gens sont déjà en déficit, avant que nous les y rejoignions tous.

Je ne sais pas quel sera ce futur système de valorisation des contributions. Peut être s’agira-t-il de reconnaître les mains tendues, les preuves d’amour, de bonne compagnie, de joie. Peut être admirera-t-on les individus doués de traits particuliers d’esprit ou d’émotion. Ou peut être un hédonisme cultivé selon Épicure, où nous prendrions plaisir à nous retrouver entre êtres humains.

Et si j’arrivais à dire tout cela à mes patients suicidaires, je leur conseillerais probablement d’arrêter de se voir comme des fardeaux, et de commencer à vivre autrement.

1 comment
  1. Personnellement, je pensais que ce sentiment de culpabilité était assez normal. Dans mon entourage, beaucoup de personnes vivent encore aux crochets de leurs parents alors qu’ils dépassent la quarantaine. Donc, je me suis dis que je ne deviendrais pas comme eux et je n’ose que rarement demander à mes parents de subvenir à tel ou tel besoin, si je peux le faire moi même.

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