Frédéric Lordon sur la non-représentation – et ceux qui s’en arrangent

Les évitements visibles du « Parlement des invisibles », 7 février 2014

Sur la base du « Parlement des Invisibles » proposé par Rosanvallon, le dernier billet de Frédéric Lordon, dont la finesse d’analyse se conjugue, comme à l’habitude sous la forme d’un style un tantinet alambiqué. Sous le style, une attaque en règle des causes dont Rosanvallon voudrait servilement ne traiter que les symptômes.

En l’occurrence la société commence à en avoir plein le dos des couillonnades qu’on lui a vendues comme modernité depuis vingt ans, Saint-Simon et République inclus, et dont les désastres lui sautent au visage en technicolor. De la mondialisation néolibérale, et de l’Europe qui en est la réalisation régionale – à l’exact inverse de la risible rhétorique du « bouclier » – le bilan historique est maintenant bien établi, et il est accablant.

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Pierre Rosanvallon s’interroge gravement sur les mécanismes producteurs de l’invisibilité. Et, très curieusement, à aucun moment ne rencontre les médias. Or qui, dans la société, détient en tout premier lieu le pouvoir de rendre visible ou de renvoyer à l’invisibilité si ce n’est le système médiatique ?

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Dieu sait qu’il y aurait une ou deux petites choses à dire en matière de « mal-représentation ». Par exemple sur l’abandon du salariat par ceux-là mêmes qui étaient supposés en exprimer les voix : la gauche, ou plutôt la « gauche », cette « gauche » devenue si outrageusement de droite.

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l’ordre de la société capitaliste, dont il est bien clair que jamais personne n’évoquera le dépassement, la confirmation historique de très longue période de cette vocation des institutions parlementaires à la défense de cet ordre, le rappel de ces épisodes fameux où ladite démocratie n’a pas hésité une seule seconde à recourir aux moyens les moins démocratiques toutes les fois où elle a senti que l’ordre dont elle a la conservation était sérieusement menacé, l’anticipation très bien fondée qu’il en irait exactement de même dût une nouvelle occasion de ce genre se reproduire, mais aussi, bien en deçà, dramatiquement en deçà, l’accord profond des deux bords sur l’orientation néolibérale du monde présent, l’expression de cet accord dans la continuité de la politique européenne, le souvenir effacé d’une ratification parlementaire à 90 % du TCE infirmée à 55 % par référendum, la conclusion « logiquement » tirée par les « représentants » que les référendums sont à éviter

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C’est-à-dire que les facilités de la consommation ont pour contrepartie les rapports d’exploitation du capitalisme, vérité élémentaire mais que tout le discours du capitalisme, spécialement celui du capitalisme néolibéral, s’efforce systématiquement de mettre en tessons – et depuis trois décennies, en effet, le point de vue salarial, le point de vue de la production n’existe plus dans les médias, entièrement évincé par celui du consommateur (que les magasins ouvrent le dimanche ! que le service minimum fasse circuler les trains !)

 

 

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