Bullshit jobs / Les emplois de pacotille : étude d’un phénomène moderne

Traduction de « On the Phenomenon of Bullshit Jobs« , publié par David Graeber le 17 août dans Strike! Magazine

En 1930, John Maynar Keynes prédisait que, d’ici la fin du siècle, la technologie aurait suffisamment progressé pour que les pays les plus développés puissent fonctionner avec une semaine de travail de 15 heures. Tout nous pousse à croire que c’est effectivement possible. Et pourtant, rien ne se passe. En fait, la technologie a été subjuguée pour mettre en place des moyens de nous faire travailler plus. Pour ce faire, des emplois sans objet ont été créés. Des masses entières de gens, en Europe et en Amérique du Nord, dépensent leur vie entière dans des métiers et des tâches qu’eux-mêmes ne jugent pas utiles. Ce constat a des impacts moraux et spirituels profonds, elle balafre notre âme collective ; et personne n’en parle.

Pourquoi cette utopie promise par Keynes, utopie que certains espéraient encore dans les années 60, ne s’est-elle pas réalisée ? La réponse habituelle est la société de consommation que Keynes n’aurait pas vu arriver. Devant ce choix : moins d’heures de travail ou plus de jouets et de loisirs, nous aurions collectivement choisi le plus. La morale est sauve, mais l’explication ne résiste pas à l’analyse. Depuis les années 20, un nombre infini d’emplois et d’industries est apparu, et très peu d’entre eux ont grand chose à voir avec la production d’iPhones, de sushis, ou de petits hauts à la mode.

Quelles sont ces nouveaux emplois ? Une étude comparative sur les emplois américains de 1910 à 2000, corroborée par une étude similaire au royaume Uni, montre deux tendances : le nombre d’employés de maison, d’ouvriers et d’agriculteurs s’est effondré ; dans le même temps, les postes de cols blancs (cadres moyens, commerciaux, postes de services, etc.) ont triplés, passant d’un quart à trois quarts de l’emploi total.
Autrement dit, les travaux productifs ont été automatisés. Même en comptant les ouvriers chinois ou indiens, la proportion mondiale d’ouvriers est en chute. Et plutôt que de diminuer globalement le nombre d’heures travaillées dans le monde grâce à cette augmentation de productivité, on a préféré enfler le secteurs des services, mais aussi et surtout le secteur administratif au sens large, jusqu’à créer de nouveaux secteurs comme les services financiers aux particuliers ou le télémarketing ; ou à exploser la quantité de services aux entreprises, l’administration sociale, les ressources humaines ou les relations publiques. Chaque travail productif disparu a été remplacé par un poste administratif dont le but, au mieux, est de fournir un support technique ou administratif aux emplois productifs. Il faudrait compter, en plus de ce déferlement administratif, la quantité d’emplois qui existe simplement parce que les gens, occupés dans un emploi non productif, n’ont plus le temps de cuisiner ou de laver leur chien.

Ce sont les postes que je propose d’appeler « emplois de pacotille« .

Il y a un mystère : qui s’occupe d’inventer ces affaires inutiles, dont le seul but est de nous occuper ? Pourquoi un système majoritairement capitaliste ne trouve-t-il pas un moyen plus efficace de passer le temps ? Dans les boucheries soviétiques, il fallait trois employés pour vendre un bifteck ; le plein emploi était à la fois le droit et le devoir sacré de l’Union Soviétique. Dans un système libre, l’avantage concurrentiel est de vendre le même bifteck avec trois moins de personnel donc de charges. Et pourtant, les entreprises continuent de payer des gens dont elles pourraient se passer.

En revanche, les entreprises sont très douées pour se passer justement des gens qui font, produisent, réparent et apportent une valeur ajoutée concrète ; pour ceux-là, les plans sociaux, les délocalisations et les réductions d’effectifs semblent être le but ultime. Ce qui explique que l’entreprise finisse par être constitué de pousse-papiers, et ils poussent effectivement du papier 35 ou 50 heures par semaine, et ne fournissent que 15 heures de travail productif ; le reste est passé à se réunir, se séminariser, à mettre à jour son facebook ou à faire son shopping en ligne.

Aucun bon sens économique ici. Mais simplement la réalisation, par la classe dominante, qu’une population heureuse et productive, avec du temps et un esprit libre, est une menace mortelle : souvenez-vous les mouvements émergents des années 60. Et le recyclage bien utile de la valeur morale du travail : tu gagneras ton pain à la sueur de ton front, et si tu ne te soumets pas la plus grande partie de ta vie consciente au labeur, tu ne mérites rien.

Je contemplais un jour la croissance sans fin visible des services administratifs dans les départements de l’éducation britannique, et je crois avoir brièvement aperçu l’enfer sur terre. L’enfer est une collectivité d’individus qui passent le plus clair de leur temps à faire quelque chose qu’ils n’aiment pas, et pour laquelle ils ne sont pas particulièrement compétents. Recrutons quelqu’un qui sait bien travailler le bois et fabriquer des meubles, et mettons-le à retourner des steaks sur le grill. D’abord, ces steaks pourraient être cuits par les clients chez eux s’ils avaient le temps de rentrer chez eux. Mais, on ne sait comment, cet ancien menuisier va devenir obsédé que certains de ses confrères passent leurs journées à fabriquer des meubles et ne prennent pas le temps de retourner des steaks, puisque c’est la seule vraie occupation.
Je crois qu’il s’agit d’une description assez précise de la dynamique morale de notre économie.

Et j’entends déjà les contradicteurs : qui suis-je pour déterminer quels sont les emplois « nécessaires » ? Qu’est ce qui fait le « nécessaire » ? Et je suis un professeur d’anthropologie, à quel « besoin » suis-je censé répondre ? (Et beaucoup de lecteurs de la presse populaire auraient vite fait de classer mon travail comme une dépense sociale inutile). Il n’ y a évidemment pas de mesure objective de la valeur sociale d’un emploi.

Et certes, je n’oserais pas dire à quelqu’un – persuadé qu’il apporte une contribution au monde – que son travail ne sert à rien. Mais que dire alors à ceux qui savent que leur emploi est sans objet ? Il y a quelque temps, j’ai croisé un ami d’enfance, perdu de vue depuis qu’il avait douze ans. J’ai découvert avec surprise qu’entre temps, il était devenu poète, puis chanteur d’un groupe de rock indépendant ; je l’avais d’ailleurs entendu à la radio sans avoir la moindre idée qu’il s’agissait de lui. Il est brillant, ingénieux, et son travail a évidemment amélioré la vie et l’humeur de ceux qui l’entourent. Et pourtant, après deux albums sans succès, il avait perdu son contrat ; accablé par un crédit, avec une épouse et une petite fille, il a alors « pris le choix par défaut des gens qui ne savent pas ce qu’ils veulent faire : le droit ». Il fait maintenant du droit des entreprises dans un cabinet new-yorkais. Il admet de lui-même que son travail est inutile, n’apporte rien au monde, et – toujours selon lui – ne devrait pas exister.

On peut s’interroger sur une société qui n’offre qu’une demande dérisoire pour des poètes musiciens, et une demande visiblement illimitée pour des spécialistes du droit des entreprise (indice : si 1% de la population possède la majorité des richesses, ce que nous appelons le « marché » ne reflète que ce qu’ils jugent utile ou important). Et une société qui le masque si mal, si mal que les gens qui occupent ces emplois de pacotille s’en rendent compte. Je n’ai pas encore rencontré d’avocat des affaires qui ne pensait pas que son boulot était merdique. Et le constat est le même pour la plupart de ces emplois.

Dans une soirée mondaine, au détour d’un verre, si vous précisez que vous avez un métier qui peut être considéré comme intéressant (si vous êtes anthropologiste par exemple), il y a un nombre conséquent de salariés qui ne vous diront plus rien sur leur propre emploi ; sauf si vous leur offrez quelques verres, et ils vous diront à quel point leur métier est stupide et sans intérêt.

Il y a une violence psychologique réelle. Comment peut-on parler de dignité au travail pour des gens qui sont convaincus de l’inutilité de leur emploi ? Comment peut-on espérer échapper à cette rage et ce ressentiment ? Et bien, le génie particulier de notre société a permis à la classe dominante de canaliser cette rage contre ceux qui font effectivement un travail productif. Par exemple, dans notre société, le consensus établi est que le niveau de salaire est inversement proportionnel à l’utilité réelle d’un travailleur. S’il est difficile de mesurer l’utilité réelle d’un travailleur, posez la question inverse : qu’arriverait-il s’ils disparaissaient tous ? Râlez sur les infirmières, les éboueurs ou les mécaniciens, mais s’ils disparaissaient, l’effet serait catastrophique et immédiat. Un monde sans professeur ou sans docker ne durerait pas très longtemps, et un monde sans écrivain ou sans musicien pourrait survivre, mais y perdrait beaucoup.

En revanche, si le monde perdait les présidents de fonds d’investissement, les lobbyistes, les chargées de relations publiques, les actuaires, les télémarketeurs, les juristes d’entreprise ou les contrôleurs de gestion, les effets catastrophiques ne sont pas aussi clairs (certaines mauvaises langues iraient même jusqu’à parler de bénédiction). Et pourtant, à part quelques exceptions d’emplois précieux qui sont bien rémunérés (les médecins, par exemple), la règle se vérifie toujours.

La perversité commence quand le ressentiment s’institutionnalise. C’est une des armes utilisée par la droite [NdT : Graeber utilise le terme « right wing populism »] quand les journaux conspuent les vilains travailleurs qui râlent et paralysent le pays ; le simple fait que certaines classes de travailleurs puissent, par l’arrêt de leur activité, impacter autant le pays montre que leur travail est effectivement précieux ; et c’est ce qui semble précisement déranger. Aux États-Unis, l’exemple est encore plus lisible quand les républicains montent avec succès l’opinion contre les professeurs ou les ouvriers de l’automobile (et pas contre l’administration scolaire ou les entreprises automobiles qui sont les causes réelles du problème) pour leurs salaires et leurs avantages prétendus exorbitants. Un peu comme s’ils leur disaient « Vous éduquez nos enfants ! Vous faites nos voitures ! Vous avez un vrai travail ! Vous ne voudriez tout de même pas avoir en plus un salaire et des avantages de classe moyenne ? » [NdT : ce qui devrait en dire long aux fonctionnaires, qui n’ont jamais inquiété grand monde en défilant 50 jours par an]

Si quelqu’un avait conçu un plan pour maintenir le pouvoir du capital financier, il serait difficile de le réaliser mieux que notre société actuelle. Les travailleurs productifs sont pressurés et exploités. Les autres sont divisés entre les affreux et conspués chômeurs, et une classe massive employée et rémunérée pour ne rien produire, placée dans des postes qui les font se sentir comme appartenant à la classe dominante (cadres, administrateurs, etc.) et particulièrement ses avatars de la finance ; tout en nourrissant un ressentiment profond contre tous ceux qui ont une valeur sociale réelle. Mais le système n’a pas été conçu de rien. Il a émergé d’un siècle d’essais et d’erreurs. Et si nos semaines de travail font plus de quatre heures, c’est uniquement grâce à lui.

Edition du 3 septembre : les « emplois de pacotille » ont remplacé les « emplois merdeux ». Moins fort que le terme anglais, mais plus précis.

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