Suicide, subsistance et solidarité

Burdens, par Scott Alexander
Publié pour la première fois le 16 août sur http://slatestarcodex.com/2014/08/16/burdens/
Traduction de l’anglais : @contrelescarpe

Partie 1 : Suicide, subsistance et solidarité
Partie 2 : Les humains ne doivent rien à la société. Nous étions là avant.

Suicide, subsistance et solidarité

Dans la classification médicale, parmi les neuf critères de diagnostic d’un épisode dépressif majeur, le septième est un « sentiment de dévalorisation ou de culpabilité excessive ou inappropriée« .

Les spécialistes aiment débattre de l’importance relative de ces critères, mais j’ai toujours considéré celui-ci à part. Les gens dépriment pour de nombreuses raisons, mais ceux qui évoluent vers une volonté active de suicide, hors d’un simple appel à l’aide, expriment toujours la même chose : « Je sens que je suis une charge »

La dépression est pourtant une maladie du raisonnement, un échec à percevoir la réalité. Un de mes patients travaillait chez General Motors, et était l’inventeur de nombreux dispositifs de sécurité automobile. Il sauvait probablement quelques vies à chaque fois qu’il s’asseyait à son bureau, et il se sentait pourtant inutile, un fardeau, qui captait des ressources qui auraient été plus utiles à quelqu’un d’autre.

Dans ce genre de cas, une partie de la guérison passe souvent par un rappel à la réalité : on ne peut pas toujours faire confiance à son cerveau. Si votre cerveau vous dit que vous êtes un fardeau, il est possible que vous soyez un fardeau, mais il est aussi possible que votre cerveau se trompe. Il faut alors faire l’effort de constater votre erreur. Une fois cette étape cognitive franchie, il faut aussi que cette constatation s’actualise, ce qui commence par ne pas se donner la mort.

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La sédition

Le régime tyrannique n’est pas juste parce qu’il n’est pas ordonné au bien commun, mais au bien privé de celui qui détient le pouvoir, comme le montre Aristote. C’est pourquoi le renversement de ce régime n’est pas une sédition ; si ce n’est peut-être dans le cas où le régime tyrannique serait renversé d’une manière si désordonnée que le peuple qui lui est soumis éprouverait un plus grand dommage du trouble qui s’ensuivrait que du régime tyrannique. C’est davantage le tyran qui est séditieux, lui qui nourrit dans le peuple les discordes et les séditions, afin de pouvoir le dominer plus sûrement. C’est de la tyrannie, puisque c’est ordonné au bien propre du chef, en nuisant au peuple.

Somme Théologique, Thomas d’Aquin, question 42 : la sédition (solution 3) (question complète)

 

 

La panique Piketty, Paul Krugman (24 avril 2014)

The Piketty Panic

Paul Krugman, NY Times, 24 avril 2014

A version of this op-ed appears in print on April 25, 2014, on page A25 of the New York edition with the headline: The Piketty Panic

Note du traducteur : Sous la plume de Paul Krugman, les termes de droite et d’extrême-droite désignent plus ou moins les républicains et leur fraction ultra-libérale. J’ai traduit en ce sens, perdant en précision ce que le lecteur gagnera en compréhension.

« Le capital au XXIème siècle », le nouveau livre de l’économiste français Thomas Piketty est réellement un phénomène. D’autres livres économiques ont parfois eu du succès, mais la contribution de M. Piketty a sur eux d’être une explication magistrale et révolutionnaire.

Et les conservateurs sont terrifiés. James Pethokoukis de l’Institut de l’Entreprise Américaine a ainsi appelé dans le National Review à réfuter son travail, sous peine qu’il se « diffuse parmi les intellectuels et fasse évoluer le paysage économique dans lequel les futures batailles politiques seront livrées ».

Bonne chance pour le réfuter. Le point le plus frappant de ce débat est que les républicains [NDT : the right] semblent incapables de construire une contre-attaque réelle aux thèses de Piketty. À défaut, les insultes ont fusé, en traitant par exemple M. Piketty de marxiste de façon à écarter toute analyse de l’inégalité des revenus et de la fortune.

Je reviendra sur les insultes, mais d’abord regardons pourquoi le « Capital » provoque un tel impact.

M. Piketty n’est pas le premier économiste à remarquer la montée croissante des inégalités, ou même à souligner la différence entre la faible croissance du revenu pour la majeure partie de la population et l’explosion des revenus des plus riches. On peut apprécier la profondeur historique qu’apporte son analyse et celles de ses collègues, à la démonstration de la réalité d’un nouvel « âge doré » [NDT : âge doré, de l’expression de Mark Twain et Charles Warner, désignant aux USA la période 1865-1901, explosion de la productivité et de la richesse, des infrastructures, des entreprises, soit la grande sœur de nos « trente glorieuses »]. Mais nous le savions depuis quelque temps.

Ce qui est vraiment nouveau dans le « Capital » est sa destruction systématique du mythe préféré des conservateurs : nous serions censés vivre dans une méritocratie où les grandes fortunes sont méritées à la force du poignet.

Dans les vingt dernières années, l’explosion des revenus en haut de la courbe a fait l’objet de deux réponses des conservateurs : d’abord, nier que les riches se portent aussi bien et les pauvres aussi mal. Quand le déni ne fonctionne plus, soutenir que cette explosion de revenus est la juste récompense d’un travail exceptionnel fourni par cette élite qu’il ne faut pas appeler les « 1% » ou « les riches », mais les « créateurs d’emplois ».

Cette ligne de défense devient fragile une fois qu’on a montré que les revenus des riches ne viennent plus de leur travail mais de leur capital. Surtout quand la grande richesse vient de moins en moins de l’esprit d’entreprise, et de plus en plus de l’héritage.

Le travail de M. Piketty repose ces questions dans le débat économique. Les sociétés occidentales avant la Première Guerre Mondiale étaient bien dominées par une oligarchie issue de l’héritage, et son livre montre que nous sommes bien partis pour revenir à la même situation.

Alors, que peut-faire un conservateur, terrifié à l’idée que ce diagnostic puisse conduire à l’augmentation de la taxation des richesses ? Il pourrait essayer de contre-argumenter la thèse ; pour l’instant, je n’ai pas vu de réfutation, je n’ai vu que des insultes.

En suis-je vraiment surpris ? Cela fait plus de vingt ans que je suis acteur du débat sur les inégalités, et je n’ai pas encore trouvé « d’expert » conservateur qui parvienne à présenter des chiffres sans trébucher sur ses propres lacets. C’est à croire que la réalité n’arrive pas à être d’accord avec eux. Quant à tous ceux qui se permettent de remettre en cause le moindre aspect du libre échange, ils sont traités de « rouges » par les républicains [NDT : right-wing procedure] qui ont toujours procédé de la même façon depuis William F. Buckley qui voulait interdire la théorie keynésienne non parce qu’elle était fausse, mais parce qu’elle était « collectiviste« .

Malgré tout, il est toujours aussi passionnant de voir les conservateurs, l’un après l’autre, brocarder M. Piketty et le traiter de marxiste. Même M. Pethokoukis, qui n’est pas le plus idiot d’entre eux, considère le « Capital » comme un travail de « marxisme doux », ce qui ne veut rien dire, sauf si évoquer une inégalité de richesse fait de vous un marxiste (et c’est peut-être le cas : l’ancien sénateur Rick Santorum conspue le terme de classe moyenne comme une « expression marxiste », puisque nous n’avons évidemment pas de classe en Amérique).

La critique du Wall Street Journal est, sans surprise, sur la même ligne, allant jusqu’à relier la promotion par M. Piketty d’une taxe progressive destinée à limiter la concentration de fortune – une thérapeutique tout ce qu’il y a de plus américaine, déjà prescrite par de grands économistes et des politiciens conventionnels comme Teddy Roosevelt – aux pires excès du stalinisme. Est-ce que tout ce que le Journal arrive à dire ? Il semble que oui.

Si les thuriféraires de l’oligarchie américaine sont à court d’arguments, ils ont encore du poids politique. L’argent parle encore – et grâce à la Cour Suprême de M. Roberts, il parle plus fort que jamais. Mais les idées parlent aussi, elles sont écoutées par la société, elles influent sur nos décisions. Et la panique Piketty a montré qu’en matière d’idée, les républicains [NDT : the right] n’ont plus rien à dire.

Le couac d’irresponsabilité

Si le chômage ne baisse pas d’ici à 2017, je n’ai, ou aucune raison d’être candidat, ou aucune chance d’être réélu

François Hollande, 18 avril 2014, Clermont-Ferrand

En 2014, nous aurons besoin de la mobilisation de tous pour gagner cette bataille [du chômage]. C’est pourquoi je propose un pacte de responsabilité aux entreprises.

François Hollande, 31 décembre 2013, Voeux aux Français

En une phrase, le président Hollande vient d’admettre qu’il ne sait pas si le pacte de responsabilité est la bonne arme contre le chômage.

Bonus : c’est la première fois, je crois, qu’un président de la République sert de fusible médiatique à un de ses conseillers.